Gazette ultra-marine

Gramounes chancelants et chiens errants…
Début de mois à La Réunion rime avec versement des aides sociales dont bénéficie un bon tiers de la populace. Apparaissent alors dalons et gramounes, respectivement bande de potes et personnes d’un certain âge de sexe mâle, lesquels se regroupent soudainement et joyeusement devant un camion-bar ou autour d’un batay-coq, accompagnés comme il se doit par une institution locale, à savoir le trop célèbre breuvage insulaire, j’ai nommé le rhum –charrette de préférence car le moins cher mais aussi le plus destructeur pour les organes soi-disant vitaux.
Qu’importe, ici on goûte, au choix selon que l’on appartient à telle ou telle catégorie sus-citée, aux plaisirs d’une retraite bien méritée ou à l’absence d’avenir souriant car plombé par un taux de chômage triplement supérieur à celui de la tutrice métropolitaine. Bouteille en plastique à la main pour les uns, néophytes contraints de requérir le soutien d’un breuvage fruitier salvateur –excellent au demeurant sous ces latitudes- afin de rendre la pilule moins amère, fioles individuelles à l’état brut dans la poche des autres dont l’ancienneté dans l’entreprise morbido-comique ferait pâlir d’envie et de jalousie les adorateurs du Dieu libéralisme et les vassaux du MEDEF.
A la tombée du jour, tandis que les files de voitures s’allongent sur la route du littoral bercées par radio Free-Dom, des silhouettes chancelantes progressent comme par miracle, tels des pantins fantômatiques ornés d’un chapeau pluri-centenaire, le long des champs de canne, dans les « hauts », territoire garant de la créolité de La Réunion lontan, La Réunion d’avant… Le visage figé, buriné par des décennies de labeur, les plus solides d’entre-eux, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas endormis du sommeil du juste au hasard d’un trottoir à l’heure de la messe du matin, regagnent leur case comme guidés par une force obscure et surnaturelle, qui sur ses deux pattes, qui sur trois ou quatre.
Aux automobilistes alors, espèce en développement exponentiel, de bien manier le volant afin que ces vestiges, pas encore reconnus par l’UNESCO, ne terminent pas leur route comme une autre particularité locale endémique, les chiens errants !